Pendant longtemps, la bouche a été traitée comme un territoire à part, séparé du reste du corps. Les trente dernières années de recherche ont mis fin à cette séparation : la parodontite, qui touche près d'un adulte sur deux à des degrés divers, est aujourd'hui considérée comme une maladie inflammatoire chronique dont les répercussions dépassent largement les gencives. Cet article fait le point, avec un souci constant : distinguer ce qui est démontré de ce qui est suspecté.
Comment des gencives peuvent-elles affecter le reste du corps ?
Trois mécanismes sont bien documentés :
- La bactériémie. Une parodontite généralisée représente une surface de gencive ulcérée, en contact avec le biofilm, équivalente à la paume d'une main. À chaque mastication, chaque brossage, des bactéries passent dans le sang. Des bactéries parodontales ont été retrouvées dans les plaques d'athérome, le liquide amniotique, le liquide synovial des articulations et le cerveau.
- L'inflammation systémique. L'inflammation chronique des gencives libère dans la circulation des médiateurs (interleukines, TNF-alpha) et augmente les marqueurs inflammatoires comme la protéine C-réactive (CRP), impliqués dans l'athérosclérose et la résistance à l'insuline.
- Les facteurs de risque partagés. Tabac, diabète, obésité, stress, alimentation, âge : les mêmes facteurs favorisent la parodontite et les maladies chroniques. C'est ce qui rend les études difficiles : une association peut refléter une cause commune plutôt qu'un lien direct.
Diabète : la relation à double sens
C'est le lien le plus solide, au point que la parodontite est parfois qualifiée de « sixième complication du diabète ». Les données :
- Les diabétiques ont un risque de parodontite multiplié par deux à trois, d'autant plus élevé que le diabète est déséquilibré. L'hyperglycémie altère la réponse immunitaire, la cicatrisation et la structure des tissus.
- Inversement, la parodontite dégrade l'équilibre glycémique : l'inflammation chronique augmente la résistance à l'insuline. Les diabétiques atteints de parodontite sévère ont plus de complications (rénales, cardiovasculaires) et une mortalité plus élevée.
- Le traitement parodontal améliore le diabète : les méta-analyses montrent une baisse de l'hémoglobine glyquée d'environ 0,3 à 0,4 point à trois mois après un surfaçage, un effet comparable à celui de l'ajout d'un second médicament antidiabétique.
- La parodontite sévère est aussi associée à un risque accru de développer un diabète chez les personnes non diabétiques, et le dépistage d'un diabète méconnu chez les patients atteints de parodontite est recommandé.
Ces données ont conduit la Fédération européenne de parodontologie et la Fédération internationale du diabète à publier des recommandations communes, et l'Assurance Maladie française à prendre en charge le bilan et l'assainissement parodontal chez les diabétiques. Notre guide diabète et gencives détaille la prise en charge.
Cœur et vaisseaux
Des dizaines d'études épidémiologiques ont établi une association indépendante entre parodontite et maladies cardiovasculaires : infarctus, accident vasculaire cérébral, artériopathie. Après ajustement sur le tabac, le diabète et les autres facteurs, les patients atteints de parodontite sévère ont un risque cardiovasculaire majoré d'environ 20 à 50 % selon les études. Des bactéries parodontales ont été identifiées dans les plaques d'athérome, et le traitement parodontal améliore la fonction de l'endothélium (la paroi interne des vaisseaux) et réduit les marqueurs inflammatoires.
Ce qui n'est pas démontré : qu'en traitant la parodontite, on réduise les infarctus. Aucun essai clinique de grande ampleur n'a encore prouvé cet effet, et les sociétés savantes de cardiologie et de parodontologie, dans un consensus commun de 2020, parlent d'association forte et de mécanismes plausibles, sans conclure à une causalité. En pratique, elles recommandent que les patients cardiovasculaires soient informés du lien et fassent examiner leurs gencives, et que les patients atteints de parodontite sévère soient évalués pour leur risque cardiovasculaire.
Grossesse
Deux relations sont à distinguer. D'une part, la grossesse favorise l'inflammation gingivale : la gingivite gravidique touche plus d'une femme enceinte sur deux, sous l'effet des hormones. D'autre part, la parodontite est associée à des complications : accouchement prématuré, petit poids de naissance, pré-éclampsie. Les mécanismes proposés sont la diffusion des bactéries et des médiateurs inflammatoires jusqu'au placenta.
Les essais qui ont testé le traitement parodontal pendant la grossesse ont donné des résultats mitigés : le traitement est sûr (aucun risque pour le fœtus, y compris au deuxième trimestre), il améliore la santé des gencives, mais il ne réduit pas de façon constante le taux de prématurité. La conclusion des experts est pragmatique : idéalement, traiter la parodontite avant la grossesse, et ne pas hésiter à se faire soigner pendant. Voir gencives et grossesse.
Vous êtes diabétique, cardiaque, ou enceinte, et vos gencives saignent ?
Vous faites partie des personnes pour qui un bilan parodontal est le plus utile, et souvent pris en charge.
Poumons et voies respiratoires
Le lien le mieux établi concerne les pneumonies d'inhalation chez les personnes âgées, dépendantes ou hospitalisées : les bactéries de la plaque et des poches parodontales, inhalées, colonisent les poumons. Les programmes d'hygiène bucco-dentaire en établissement réduisent significativement ces pneumonies. La parodontite est aussi associée à la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), avec le tabac comme facteur commun majeur. Pendant la pandémie de COVID-19, une étude a montré que les patients atteints de parodontite avaient plus de complications sévères, un résultat à confirmer.
Polyarthrite rhumatoïde
La polyarthrite rhumatoïde et la parodontite partagent des mécanismes inflammatoires et une prévalence croisée élevée. Une hypothèse précise est étudiée : Porphyromonas gingivalis possède une enzyme capable de « citrulliner » des protéines, une modification qui déclenche chez les personnes prédisposées la production des anticorps caractéristiques de la polyarthrite. Le traitement parodontal semble améliorer l'activité de la polyarthrite dans certaines études. Là encore, l'association est solide, la causalité en cours d'exploration. Les patients atteints de polyarthrite rhumatoïde bénéficient d'une prise en charge des soins parodontaux par l'Assurance Maladie.
Alzheimer : où en est la recherche
C'est le lien qui a fait le plus de titres. En 2019, une étude a identifié P. gingivalis et ses enzymes (les gingipaïnes) dans le cerveau de patients décédés de la maladie d'Alzheimer, et montré chez l'animal que l'infection orale par cette bactérie provoquait des lésions cérébrales. Des études de cohorte ont par ailleurs associé la parodontite à un risque accru de déclin cognitif. Ces données sont sérieuses et ont ouvert des pistes thérapeutiques, en cours d'évaluation.
Mais il faut rester prudent : l'inflammation chronique et l'âge sont des facteurs communs, la démence dégrade elle-même l'hygiène bucco-dentaire, et aucun essai n'a montré que traiter la parodontite prévient Alzheimer. L'état de la science est celui d'une hypothèse plausible en cours d'exploration, pas d'un lien établi.
Les autres associations étudiées
- Maladie rénale chronique : association bidirectionnelle, avec un effet possible du traitement parodontal sur la fonction rénale.
- Maladies inflammatoires de l'intestin (Crohn, rectocolite) : prévalence accrue de parodontite, mécanismes immunitaires partagés.
- Cancers : associations rapportées avec certains cancers (pancréas, voies aérodigestives, côlon), possiblement via l'inflammation et certaines bactéries ; données encore préliminaires.
- Obésité et syndrome métabolique : association forte, l'inflammation du tissu adipeux et celle des gencives se renforçant mutuellement.
- Dysfonction érectile : association rapportée, via l'atteinte endothéliale commune.
Ce que cela change pour vous
- La parodontite n'est pas un problème « de confort » : c'est une maladie inflammatoire chronique dont le traitement s'inscrit dans la prise en charge de votre santé globale.
- Si vous êtes diabétique, le traitement parodontal fait partie de votre traitement du diabète, et il est remboursé. Parlez-en à votre médecin et à votre parodontologue.
- Si vous avez une maladie cardiovasculaire, une polyarthrite, une maladie rénale, faites examiner vos gencives, et signalez votre pathologie au praticien : elle peut ouvrir droit à une prise en charge et modifier l'organisation des soins (voir prix et remboursement).
- Si vous envisagez une grossesse, faites le point sur vos gencives avant.
- Dans tous les cas, une parodontite traitée et suivie, c'est une source d'inflammation chronique en moins. Ce bénéfice-là ne dépend d'aucune hypothèse.
Le cabinet Parodonto'Lagny, à Lagny-sur-Marne, travaille en lien avec les médecins traitants, diabétologues et cardiologues de ses patients, et applique les dispositifs de prise en charge prévus pour ces pathologies. Voir aussi notre page sur les conséquences des maladies parodontales.